Question d'équilibre

par roqueeva  -  30 Novembre 2013, 12:06

"Le Tour de France 2015 partira de Utrecht aux Pays-Bas, le pays du vélo" a dit Jérôme Lacroix, journaliste sportif sur Europe 1 un matin de cette semaine.
Heureusement qu'il ne m'a pas dit ça devant moi.
Il aurait reçu un jet de dentifrice...
Oui, j'étais en train de me laver les dents, quand j'ai entendu cette info de Jérôme.
Qui expliquait par ailleurs que dans ce pays, presque 30% de la population se déplaçait à vélo.


Ne voyez pas dans mon recrachage intempestif, un geste de mauvaise humeur du genre "quoi le Tour de France ne part pas de France" ou "c'est même pas vrai que les Hollandais sont fous de vélo".
Pas du tout.

C'était un recrachage éclat de rire.
Parce que oui, les Hollandias sont fous de deux roues. Je l'ai appris à mes dépens cet été.
Au moment ou vous lisez ces quelques phrase, sachez que deux jeunes femmes - mes frangines en l'occurrence - ont sans doute recraché leur café ou leur vin de verre (question d'heure de lecture). Et rient à gorge déployée.


Parce qu'elles ont été les témoins de la scène qui suit et que je résumerai en une phrase :
"J'ai pas vu la bite, je me suis mangée le parcmètre"
Aucune vulgarité dans ces mots. Ce sont les faits. Uniquement les faits.


Flash-back


En ce jour de juillet, nous voilà parties toutes les trois pour un week-end à Amsterdam.
(Tous les commentaires sur le thème "bande de droguées" sont proscrits. Et ôtez ces sourires narquois sur vos visages).

Au programme : le musée Van Gogh (si, si. Et nous vous le conseillons). Quelques restos et bières (évidemment, qu'est-ce que vous croyez), le quartier rouge et ses dames, les canaux et... Les pistes cyclables.


Premier constat : Amsterdam est la patrie du "blond" de Gad Elmaleh (je vous ai mis une petite vidéo...).

Il est beau (à l'image du propriétaire à qui nous avons loué l'appartement. Un croisement entre Simon Baker et... Simon Baker. On lui a proposé de rester avec nous le temps du week-end. Il a dit non. En souriant. Le coquin. Nous a offert une bouteille de vin et a sans doute prié pour retrouver son appart à l'endroit).
Il est beau donc. Ne s'énerve jamais. Ses enfants ne pleurent pas. Il sourit tout le temps. Et très poli. Parle souvent français. Parle forcément anglais. Adore vous guider dans sa ville.

Ça marche aussi pour les filles qui vivent à Amsterdam.

Mais nous, on était plutôt branché mâle.


Autant vous dire que nous étions plutôt pas mal dans cette ville si calme.
Forcément.
Y'a quasiment pas de voiture.
Ici, les roues de vélo sont les reines.
Avec tout plein de pistes cyclables sur lesquelles roulent toutefois les deux roues motorisés. Précision de taille : les Hollandais mettent rarement de casque.


Nous avions le choix entre prendre un tandem + un vélo ou un vélo à trois (si, si, ça existe). On a opté pour trois vélos. Avec assurance.
Oui, parce que je dois vous dire : je n'ai jamais été très stable sur un vélo. La faute à mes parents qui ont dû enlever les deux petites roues trop vite quand j'étais enfant... (Je sais, c'est moche, d'accuser ses parents. Mais à part ça ou un dérèglement de l'oreille interne, je n'ai toujours pas compris pourquoi je tombais régulièrement).

Et c'est parti pour une journée à vélo le long des canaux.
Magnifique.
Vraiment.


La chute


Fin de journée. Les cuisses qui chauffent un peu quand même.
Et assoiffées.
On imagine notre apéro sur la terrasse de l'appartement du blond.
Dans une ruelle, alors que nous circulons toujours à vélo, on passe devant un traiteur italien.
"Vas y Eva, arrête toi pour voir si y'a des trucs à grignoter..."

Je me suis arrêtée.
Ah ça oui. Je m'en souviens.
Ai regardée dans la vitrine sans descendre de ce putain de vélo (erreur).
Ai fait demi tour avec le bout des pieds qui frôlent le bitume (erreur d'être trop haute sur cet engin)
Ai voulu reprendre la route.
Là, j'avais le choix de passer à droite de la bite (voir photo).
Ou à gauche.
Dans mon cerveau, j'ai entendu "ça va pas passer"
Mais mon corps est allé à gauche. 

C'est pas passé. Mon cerveau était plus lucide que mon corps.


Après...
Je sais pas.

J'ai entendu un bruit sourd.

J’ai ouvert les yeux.
J'étais coincée entre la fameuse bite et le parcmètre (en photo également).
J’ai senti que j'étais un peu à l'étroit dans cette position d'autant que le vélo était sur moi, le con.


J'ai rapidement compris que j'étais pas morte. Ni au paradis ni enfer.
Au-dessus de moi des visages d'hommes inconnus (pas aussi beaux que le blond) qui semblaient assez inquiets en me regardant.
J'ai croisé le regard de ma sœur un peu inquiète aussi.


J'ai senti comme un picotement sur le visage.

J'ai pensé "mon arcade est ouverte. Je dois avoir le visage inondé de sang. Même pas mal. Suis trop forte". Je trouvais ça assez cinématographique comme scène.


Sauf que rien du tout. Rien de très visible en tout cas.
Je saignais du dessus du nez. Non, pas du nez. Du dessus. Nez fêlé.
Et grosse bosse derrière la tête (ça je l'ai bien sentie). Si ça pouvait me rendre plus logique avec les chiffres, genre la bosse des maths, ça m'arrangerait.

On pense toujours à des choses idiotes dans ces moments-là.


L'inquiétude de mes sœurs a duré...trois secondes.
Ces garces en voyant que je n'étais pas morte ont commencé à rire.
Deux fous rires de filles. Et moi, qui avais envie de rire aussi. Mais, aïe, ça fait mal.
Les hommes eux ne riaient pas. Ça leur faisait même un peu peur de nous voir aussi hilares. Ils voulaient appeler un médecin ou je ne sais quoi.
Surtout pas. J'ai l'habitude de tomber. Je passe sur le fait que le matin même au petit dej´ je racontais aux filles une gamelle dans l'escalier d'un hôtel, digne d'une cascade de Pierre Richard.


Bon, sauf que ça fait mal là. Je vous épargne la photo de ma blessure de guerre.
Suis pas remontée tout de suite sur mon destrier. J'ai attendu que les glaçons offert par le traiteur italien (ce con) fassent un peu d'effet sur mon nez.

On est rentré.
Bu notre apéro.
Beaucoup ri.
De la glace sur mon visage histoire d'éviter des bleus le lendemain.
J'ai même refait du vélo le lendemain. En me disant qu'ils étaient tarés ces Hollandais de ne pas porter de casques. Autant vous dire que cette chute minable a fait le régal de mes sœurs jusqu'au dimanche soir.


Épilogue

Retour en France. Le lundi, après deux nuits blanches, la tête me fait mal. Le nez aussi.
Petit détour par la pharmacie.
Avant même que je dise quoique ce soit, la pharmacienne, refreinant un rire, me dit " ah vous êtes tombé à vélo. Je le vois à votre nez. C'est rien. Huiles essentielles. Surveillez si vous n'avez pas de nausée et tout ira mieux. Vous êtes la deuxième ce matin à avoir chuté".
Oui mais moi c'était à Amsterdam madame. C'est bien plus classe. Dans le pays du vélo où jamais personne ne se fracasse (en fait, si, mais je les ai pas vus...)

Deux heures plus tard, sur insistance des copains, et parce que j'étais pas au top, visite aux urgences. La prise en charge ultra rapide un jour de canicule m'a un peu fait flipper. Tout le monde était très gentil avec moi. Je repensais à la tête se fracassant dans le parcmètre. Bon d'accord, le bruit fut impressionnant mais on peut pas mourir pour ça. Ce serait idiot.


Une jeune médecin m'a posé plein de questions : est-ce que vous aviez bu ? (ben non, j'allais y aller), étiez-vous sous l'emprise de stupéfiant ? (ça va pas non !), vous aviez un casque ? (Euh... Non)...
"C'est pas bien. Il faut toujours mettre un casque".
Oui, maman. N'empêche que ce casque ne m'aurait pas évité la plaie sur le nez. 
J'ai bien cru qu'elle voulait savoir dans quel quartier de Paris l'accident avait eu lieu. Et moi, qui déteste mentir, je me suis dit que je ne répondrai jamais "Amsterdam" sinon j'étais bonne pour un dépistage drogue et tout le tsoin-tsoin.
Elle n'a pas demandé et m'a envoyé au scanner.


La tête dans cet engin, j'ai pensé "suis sûre que j'ai rien. C'était un chute minable. Mais je voudrai pas quand même qu'ils me trouvent une tumeur du cerveau ou je ne sais quoi... Non, c'est pas possible de toute façon. Hein que c'est pas possible ?"


"C'est bon. C'est fini, veuillez patienter pour les résultats".
Me suis vaguement endormie dans la salle d'attente. La voix douce du médecin m'a réveillée. "Y'a rien. Vous pouvez repartir. Surveillez un certain nombre de symptômes qui sont sur cette liste". Oui, maman.


Dehors il faisait 40 degrés. M'en foutais j'avais rien.
Trois jours plus tard, j'ai reçu le scanner.

De jolies photos de mon cerveau.

Rassurée.
Oui, j'avais un cerveau.


Epilogue 2 : je suis remontée sur un vélo. Suis même pas tombée. Ma mère oui. Fracture du bras. Ça doit être dans les gènes.

 

Epilogu 3 : je ne ferai jamais le Tour de France. À vélo.

Question d'équilibre
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Jérôme 01/12/2013 15:54

Cela me rappelle un séjour effectué en Hollande, à la faveur d'une rencontre avec une néerlandaise pure turque. Me voilà dans le train pour nimègue, nijmengen pour les autochtones, le Montpellier hollandais, pas pour le climat, plus proche de Minsk, mais parce que remplie d'étudiants. Première rencontre : Les vélos, enfin rencontre, je dirais plutôt collision. Habitué en bon parisien à traverser quand le bonhomme est rouge, je ne m'étais pas rendu-compte qu'il y avait des vélos partout et le pilote malheureux, qu'il y avait un parisien. Plus de peur que de mal, j'eus pour le coup un rapide tour d'horizon des insultes en dialecte local. Arrivé chez mon amie, enfin mon amie et ses six colocataires, je me rendis rapidement compte que la Hollande est un pays dense et Nimègue une ville ouverte, avec beaucoup d'allemands et de scandinaves, dont la particularité pour les garçons est le mètre quatre-vingt dix, idéal pour me faire passer pour, comment dire, différent. Différence vite effacée quand je me suis mis à la vitesse d'un TGV à la coutume locale : la bière. À telle point que l'une des trois semaines passées sur place fût consacrée quasi-uniquement au breuvage avec la fête de la bière de la bourgade, sponsorisée par un brasseur du cru, commençant par hei et finissant par ken, la bière coulait à flot d'autant qu'elle était gratuite. Mon niveau d'anglais s'améliorait aussi rapidement que mon articulation déclinait, ce qui me permit de faire des rencontres, plein de rencontres, moi qui était devenu après y être né, le parisien. Du coup, certains d'entre eux ne comprenant pas comment on pouvait quitter Paris, ne serait-ce pour les vacances, je me dus à ne pas les décevoir et c'est plein... de souvenirs, que je reprenais le train pour Paris, rentrant dans l'anonymat mais dans cette ville qui m'est pourtant toujours hospitalière ;-)

moonin 30/11/2013 22:05

YES! Souvenirs souvenirs... Super bien décrit, écrit :-)

Anne Roque 30/11/2013 13:07

Oui je confirme !! Je confirme tout ce qui est ecrit ! Et j'en rigole encore... au top.