Piano, basse, batterie... et moi

par roqueeva  -  11 Décembre 2013, 18:20  -  #Jazz

Suis tombée dans une marmite de jazz, un jour de juillet, à Juan-les-Pins.

Un peu malgré moi.

Ecrire un compte-rendu d'un concert de jazz pour Nice-Matin alors que mon éducation musicale en la matière s'arrêtait au rire de Louis Armstrong sur un 33T et le Köln concert de Keith Jarrett (sur lequel je reviendrai dans quelques jours avec une petite histoire "erotico-gratinée"), autant vous dire que vous arrivez dans la pinède de Juan-les-Pins avec les genoux qui tremblent.

Au milieu de journalistes parisiens capable de vous donner le nom du régisseur du concert de Thelonious Monk en 1962. Thelonious qui ?

Vous voyez le niveau ?

N'étant pas de nature à baisser les bras, je me suis dit que j'avais deux oreilles.

Qui a priori fonctionnent mieux que mes yeux de myopes.

Et que je pourrai toujours essayer de décrire ce que je ressentais.

La musique est une affaire d'émotion non ?

 

Sur mon chemin, dans le sol sablonneux de la pinède, face à la mer, j'ai aussi croisé Sébastien Vidal, programmateur sur TSF Jazz (je reviendrai aussi sur ce garçon). J'entends encore sa voix me dire "tu verras, le jazz rend intelligent".

J'ai eu envie de lui répondre "si tu le dis..."

Mais je me suis tue.

Et j'ai bien fait... (Sébastien, si tu lis ce billet...)

 

Tous les soirs, j'ai laissé traîner mes esgourdes dans ce lieu magique. Les embruns de la mer collés à la peau. Les sens en éveil.

J'ai découvert la musique de Duke Elligton à travers un orchestre venu des Etats-Unis, ma gorge s'est serrée aux soins de la voix de Diane Reeves, j'ai esquissé quelques pas avec Ibrahim Ferrer, je me suis extasiée de la beauté du saxophoniste Joshua Redman (des abdos si vous saviez...).

J'ai vu Ray Charles (si, je vous jure).

 

J'ai surtout beaucoup écouté. Les notes bleues. Mes confrères aussi avides de me transmettre leur savoir.

J'ai appris à écouter. A décortiquer les instruments.

J'ai traîné après les concerts dans les Afters (oui, je sais ce que vous vous dites. Vous avez raison). Je me suis laissée porter par les émotions (et les vapeurs d'alcool...)

 

TSF Jazz est devenue ma radio.

Je me suis noyée dans cette musique. A squatter les rayons disques de la FNAC.

Me délectant de la voix d'Ella Fitzgerald. Et de Diana Krall.

Je me suis nourrie de ces notes pour écrire, raconter l'histoire de ce jazz que je voyais vivre tous les jours.

 

Un soir de juillet 2003, un coucher de soleil orangé au-dessus de l'Estérel, j'ai vu un trio arriver.

Un pianiste - Esbjörn Svensson

Un batteur - Magnus Oström

Un bassiste - Dan Berglund

 

Trois musiciens venus du froid. De Suède.

Des physiques de vikings.

Dans les gradins, la communauté suédoise était là. Beaucoup de jeunes.

Pour un accueil digne de rock stars.

E.S.T. (Esbjörn SvenssonTrio) était là pour assurer la première partie de la soirée.

Juste avant Dee Dee Bridgewater.

Jean, basket pour eux.

Et un jazz à part.

 

Assise sur cette chaise en plastique dans le public, j'ai vu Esbjörn se pencher dans son piano pour pincer les cordes, jouer avec son corps et son âme. Ajouter un soupçon d'électronique. J'ai vu Magnus et Dan sourire.

J'ai senti des larmes couler sur mon visage.

Et je me suis laissée faire. Portée par cette musique.

Electrifiée.

Sans vraiment comprendre ce qui se passait.

 

Ils sont revenus l'année d'après. Pas pour la première partie.

Mais en tête d'affiche.

Répétitions sous des trombes d'eau avant qu'un arc-en-ciel ne leur donne l'autorisation de monter sur scène.

On a appris à se connaître. On s'est parlé. Revus à Nice. Puis à Juan.

Ils avaient ouvert mes oreilles à leur jazz.

Et c'était bon.

Très bon...

 

Le 13 juin 2008, j'ai reçu un mail.

La veille, Esbjörn était décédé dans un accident de plongée. Il avait 44 ans.

 

Mais les écrans sont magiques, vous le savez...

Il ne se passe pas un semaine sans que YouTube ou Dailymotion m'offrent le cadeau de revivre ces moments. Une autre vie.

Piano, basse, batterie... et moi