Eloge de la défaite

par roqueeva  -  4 Juillet 2014, 08:55  -  #Brésil

Eloge de la défaite

C'était il y a 8 ans, dans une salle de concert. Je ne me souviens pas du groupe qui jouait ce soir-là. Je me souviens très bien en revanche avoir parlé foot. Et pourtant, il déteste ça. Parler foot avec les filles, il n'aime pas ça. 

C'était il y a 8 ans et depuis avec Bruno, nous avons fait la fête (beaucoup), bu des coups (trop) parler musique, refait le monde (souvent). De lui, je vous dirai qu'il est journaliste, écrivain, provocateur, super papa, époux d'une fille que j'aime profondément (Valentine, si tu me lis). Un ami. 

Bruno a déjà publié un recueil de nouvelles que j'avais particulièrement aimé, Regarde-moi quand je t'aime. Avant de s'attaquer à des livres plus sérieux, sur le foot. Quand je lui ai parlé du blog, il m'a tout de suite dit oui. Et nous offre un magnifique cadeau. Un texte destiné initialement à un bouquin, qui verra peut-être le jour. Une nouvelle avec ses mots et ses souvenirs.  Un éloge de la défaite... Bruno, merci pour ce qui suit.

Eva

 

 

Perdre à Séville a été ma plus belle victoire

 

Je suis devenu un homme par la grâce d’une défaite.

Si j’étais le fils spirituel de Jacques Seguéla, je dirais qu’une défaite a fait de moi un vainqueur. Heureusement, grâce à cet événement qui a fait de moi un homme, j’ai appris à mépriser les vieux beaux pathétiques qui changent de lampe d’UV comme de Rolex.

Alors je dis seulement que je suis devenu un homme, le 8 juillet 1982, en moins de deux heures, à l’âge de 12 ans.

Ce soir-là, j’ai connu l’ivresse de la défaite, la vraie, la pure, celle qui vous remplit et vous vide d’émotions en un instant.

Je fais partie d’un autre monde, je suis un dinosaure.

Je suis né dans un monde où il fallait cacher sa passion pour le football si on voulait embrasser une fille.

Je suis né dans un monde où les joueurs étaient méprisés et où les amateurs de ballon rond passaient, au mieux, pour des décérébrés, au pire pour des abrutis, ivres de bière et de violence.

Je suis né dans un monde où 1998 et le foot business n’existaient pas encore.

Je suis né dans un monde où les stades étaient remplis de pères et de fils qui partageaient entre eux, presque en cachette, l’essence de la vie.

Je suis né à Séville et, depuis, je sais que la victoire n’est pas obligatoire.

Mais que la simple passion du jeu et le bruit d’un morceau de cuir qui caresse les filets suffisent à mon bonheur…

 

Ce soir-là, j’ai vu la grandeur, la décadence, la puissance et la gloire.

J’ai vu l’injustice, la haine, l’espoir, la joie, le bonheur et le chagrin.

J’ai vu des hommes rire et puis pleurer.

J’ai vu des visages transfigurés par un bonheur violent et d’autres ravagés par un chagrin qui ne s’éteindra jamais vraiment.

J’ai tout vu…

Ce soir-là, j’ai appris que le jeu valait toutes les chandelles et que courir après un morceau de cuir avait un sens bien plus profond que l’on pouvait l’imaginer.

Ce soir-là, si Michel Platini et ses hommes avaient gagné, toute ma vie aurait été différente. Je ne sais pas si elle aurait été plus belle ou plus sombre, mais elle aurait été différente, c’est une certitude.

Perdre à Séville a été ma plus belle victoire.

 

Ce soir du 8 juillet 1982, la France, avec ses vrais Bleus, rencontrait la République Fédérale d’Allemagne d’Horst Hrubesh, le géant au front immense. Une demi-finale de coupe du Monde qui est le plus beau match de l’histoire de cette compétition. Et c’est pas moi qui le dit, mais Pelé qui s’y connaît tout de même un peu en ballon.

Dès le début du match, j’ai senti que cette soirée allait être un peu spéciale, même si je ne pouvais pas me douter qu’elle allait changer ma vie. Lové contre mon papa sur le canapé, avalant frénétiquement des roses des sables au chocolat préparées par ma maman, j’étais mieux que bien. Il faut dire qu’à cette époque de ma vie, il n’y avait que deux choses vraiment importantes dans mon existence : le football et mes parents. Ma mère était la seule femme de ma vie et le regard qu’elle posait sur moi me remplissait, entièrement, totalement. Un regard d’amour parfait que je cherche encore aujourd’hui dans les yeux de la femme de ma vie, même si je sais que je ne le trouverais jamais plus…

Ce soir-là, avant que tout ne bascule, ma vie était encore belle et insouciante. Et puis tout a changé.

Depuis quelques jours, je ne pensais qu’à ce match. Je dormais avec le maillot de Michel Platini, avec sur la poitrine, ce coq doré qui paraissait si gros sur mon petit torse. Je rêvais de victoire face à l’ogre allemand par la grâce d’un coup franc pleine lucarne frappé par mon dieu vivant qui n’avait pas de longue barbe, mais un numéro 10 dans le dos. Mais rien ne s’est passé comme je l’avais prévu.

Très vite, l’Allemand Littbarski marque, sur un ballon repoussé par Jean-Luc Ettori qui, il faut bien l’avouer, n’était pas le meilleur gardien de l’histoire. Quelques minutes plus tard, Dominique Rocheteau, l’ange aux cheveux bouclés est ceinturé dans la surface par Bernt Forster. Michel Platini, mon Dieu vivant, s’empare du ballon, l’embrasse et tire le penalty. 1-1, à la mi-temps, tout était encore possible surtout que mes Bleus sont revenus sur le terrain gonflés à bloc.

Mais ce soir-là, dans la tiédeur de Séville, l’injustice a décidé que c’était son heure.

Elle s’est invitée une première fois quand l’arbitre a refusé un but de Rocheteau en sifflant une faute qu’il est le seul à avoir vu. Ce n’était rien à côté de ce qui allait se passer à la 59ème minute, après une ouverture de Michel Platini.

Une ouverture de Platini, pour ceux qui ne savent pas ce que c’est, c’est comme un premier baiser ou un Pommard 1976 : quelque chose de parfait. Il n’y a rien de plus beau. Michel Platini fait donc une ouverture pour son ami Patrick Battiston qui vient de rentrer en jeu et qui s’échappe vers le but. Il va marquer, je le sens. Et aujourd’hui encore, je suis sûr qu’il va marquer. Mais au lieu de faire trembler les filets allemands, il prend en plein visage la hanche du gardien de but, l’ignoble Hans-Harald Schumacher qui, depuis le début du match, multiplie les gestes de violences contre mes protégés.

Il n’a pas voulu attraper le ballon, non, il a voulu tuer Patrick Battiston, qui chute lourdement au sol, inconscient. Sur le dos, la tête posée sur la pelouse chaude de Séville, la main recroquevillée et secouée de spasmes, je le crois mort. Tout comme Platini qui court vers lui, livide. Les médecins s’affairent, le posent sur une civière et le sortent du terrain. Mon Dieu tient la main de l’un de ses disciples pour l’accompagner, pendant que le bourreau de Séville attend, les mains sur les hanches, dans ses buts.

Pas un mot d’excuse, pas un geste pour celui qu’il vient d’assommer, Schumacher est le Diable. Et Dieu ne parle pas avec le Diable. Alors Michel Platini se contente de le fixer du regard d’abord incrédule, puis méprisant. C’est à ce moment-là que je me suis dit que je n’étais pas un Saint car, moi si j’avais été sur le terrain, je serai allé casser les genoux du Diable. Enfin, j’aurai essayé, du haut de mes 12 ans…

Et puis je serais certainement allé demander à l’arbitre s’il n’avait pas reçu une petite enveloppe garnie de Deutschemarks avant le début du match. Car ce cher monsieur Corver, dont je n’ai jamais oublié son nom, espérant le croiser un jour, lui ou un de ses descendants, pour lui asséner un très violent coup de tête, n’a rien sifflé.

Pas de carton pour le Diable, pas d’expulsion, l’injustice a pris le pouvoir et ne l’a plus lâché.

Car ensuite, il y a eu Manuel Amoros. En 1982, il a 20 ans, Manu. Et à cette époque-là, quand on a 20 ans dans le foot, on est encore un enfant. À la dernière minute du temps réglementaire, il s’empare du ballon sur son aile droite. Et il frappe, de loin, de très loin, comme ça, juste parce que c’est encore un enfant. Le ballon s’envole, presque au ralenti, je le vois encore, plus de 30 ans après. Il vole, encore et encore et l’ignoble Hans Harald est aux fraises. Il tente bien de balancer son corps lourd et épais dans les airs pour s’emparer du cuir, mais il est trop loin. Mais le ballon s’écrase sur la barre. Toute ma vie s’est jouée sur ces quelques centimètres…

Et puis, il y a eu les prolongations,. Avec les immenses bras de Marius Trésor qui se sont levés vers le ciel lorsqu’il a envoyé le ballon de la lucarne du Diable. Et le visage de Giresse, ravagé par la joie la plus violente que je n’ai jamais vue, lorsqu’il a marqué le deuxième but des Bleus... 3-1 à 20 minutes de la fin, la victoire ne pouvait pas nous échapper. Ce match, je l’ai revu 30, 40 fois et à chaque fois, je me dis que c’est gagné. Mais non, les Allemands marquent deux buts et finissent par égaliser.

Et pour la première fois de l’histoire de la coupe du Monde, un match va se jouer aux tirs au but. Pour la première fois…

Alain Giresse, qui tourne ostensiblement le dos au Diable avant de frapper, s’élance et marque. Les Allemands égalisent. Puis c’est au tour de Manuel Amoros, l’enfant de 20 ans de s’emparer de la balle. Il mâche son chewing-gum et toise du regard Satan. C’est un enfant, il n’a pas peur. Et envoie le ballon dans la lucarne de l’ordure absolue. Les Allemands égalisent et Rocheteau marque, sans trembler. Puis Ulrich Stielicke, un vilain moustachu trouve les gants d’Ettori. La France mène au score. Oui mais voilà, ça ne dure que quelques secondes car Didier Six rate lamentablement son tir. Didier Six, appelé aussi « Dundar Six » quand il jouera en Turquie, quelques années plus tard.

J’ai haï cet homme comme personne, pendant longtemps, pendant des années. Car j’ai toujours pensé que c’était lui qui avait causé notre perte. Et puis, un jour, presque 20 ans plus tard, j’ai joué contre lui dans un tournoi de foot. Pendant tout le match, dès qu’il s’approchait de moi, j’avais envie de lui arracher un œil. Comme dans un mauvais rêve, nos deux équipes se sont départagées aux tirs au but. Et comme j’étais gardien de but ce jour-là, je l’ai vu s’avancer vers moi, revivant le cauchemar de Séville. Alors qu’il posait le ballon, je lui ai crié « Fais comme à Séville, pauvre mec ». J’en ai encore honte. Il m’a regardé, sans haine, et a frappé. Pleine lucarne. Mon équipe a perdu le match et l’homme que je détestais depuis tant d’année s’est approché de moi en me disant tout bas : « Hey coco, tu fais moins peur que Schumacher… » Je lui ai serré la main en le remerciant car ma haine s’était enfin envolée…

À Séville, le 8 juillet 1982, c’est finalement Maxime Bossis qui a raté le dernier penalty. Lui qui avait été brillant durant tout le match. C’était écrit. Il fallait que ce soit le meilleur, le plus talentueux qui soit frappé par le destin. Quand le Diable a repoussé sa frappe poussive, il s’est relevé en levant le poing. Max, lui, s’est recroquevillé, dans une position fœtale, comme s’il voulait disparaître et se faire avaler par l’herbe chaude de Séville.

Comme il fallait bien boire le calice jusqu’à la lie, c’est l’ogre Hrubesh qui a marqué le but de la victoire allemande. J’ai encore en tête l’image de son grand corps qui sautille vers ses coéquipiers et franchement, je n’ai jamais rien vu d’aussi laid. Alors que le visage ravagé de chagrin de Michel Platini, les larmes de Jeannot Tigana étaient d’une beauté à couper le souffle.

Le monde entier est tombé amoureux du panache et de la dignité des Bleus et a détesté la violence et l’arrogance allemandes. Même les frigolins, comme les appelaient mon grand-père, n’étaient pas très à l’aise. Depuis ce soir-là, l’amitié franco-allemande est pour moi, une simple vue de l’esprit. Je devrais oublier, passer à autre chose, mais c’est plus fort que moi. Plus jamais, je n’ai perdu contre un Allemand. Jamais. Au foot, au tennis, au volley, même aux dames, dans une ruelle de Bangkok. Toute ma vie, j’ai cherché à venger Séville. J’ai même séduit et abandonné des jeunes filles pourtant délicieuses, mais qui avaient eu la malchance de naître à Berlin ou Frankfort. En 4ème, j’ai choisi espagnol en deuxième langue uniquement parce que je ne voulais pas apprendre la langue de mon ennemi de Séville. Du coup, je n’ai jamais été dans la classe de Claire Belcourt, la plus belle fille du collège.

Toute ma vie, j’ai cherché à venger Michel Platini, Max Bossis, Marius Trésor, mais surtout l’enfant que j’étais et qui s’est brutalement, trop rapidement, changé en homme ce soir-là.

Mais trente ans après, cette plaie est toujours aussi vive. Et toujours aussi délicieuse…

 

Car en fait, j’ai aimé, j’ai adoré perdre à Séville…

Bruno Godard

 

Garance 18/06/2014 08:35

B. R. À. V. O

Lisou 16/06/2014 21:52

Magnifique texte. A cette date là je n'avais que quelques mois mais là c'est comme si j'y étais

Phiphou 16/06/2014 16:19

Très bon billet, bravo !

C'est vrai qu'avant on était plus dans le "Coubertinisme" (l'important est de participer, la défaite dans l'honneur, le respect de l'adversaire)... et que de nos jours on a "migré" vers les slogans Addidas ou Nike du style "seule la victoire est belle"..

Il y a quelques années, ds le calcio italien, il y avait un entraîneur (dont j'ai oublié le nom) qui obligeait son équipe à faire une haie d'honneur à l'équipe adverse à la fin du match, quelque le match (dom. ou ext.), la compétition ou le score. Il parait qu'il passait pour un dingue à cause de cela...

Vinvin 16/06/2014 13:52

12 ans pareil. Mon père pareil. Les mêmes sentiments... Croisé Didier Six à un diner. Je ne lui ai rien dit... Plaie toujours ouverte, oui. Et délicieuse.

Nolwenn 16/06/2014 12:06

Un grand merci à vous Bruno pour ce texte très émouvant. J'ai eu des frissons tout au long de la lecture. J'ai toujours entendu parler de ce match que je n'ai pas vu car j'étais trop jeune à l'époque. Mais je crois que c'est la 1ère fois que je comprends vraiment ce qui s'est passé ce jour là !

gégé 16/06/2014 11:57

Un vrai régal!

Guillaume 16/06/2014 11:51

Magnifique texte, bravo !

Marco 16/06/2014 11:50

Très beau texte ! Bravo Bruno !

McNico 16/06/2014 11:50

Je ne pensais que 32 ans plus tard qu'une personne serait capable d'écrire un billet décrivant aussi bien ce que j'ai pu ressenti pendant des années. Je me retrouve tellement dans ce billet, c'est troublant ! En plus, je suis Lorrain donc la "haine" de l'allemand, je l'ai eue en moi très tôt, largement transmise par mes grands-parents. Heureusement j'ai appris depuis à faire la part des choses (un peu). Ceci étant, il m'est quasiment impossible de soutenir la Mannschaft, quelque soit l'adversaire :) En tout cas, chapeau pour ce billet, tellement bien écrit.